N'Djamena, Tchad   art-creativie@artistetchadienne.org

Ma lettre aux Hautes Autorités de mon pays, le Tchad

 

Monsieur le Président de la République,

Monsieur le Premier Ministre,

Ces derniers temps, beaucoup de discussions ont porté sur les audiences accordées à la Présidence de la République. Ce sujet a fait beaucoup parler et suscité de nombreuses interventions.

En tant qu’artiste, je souhaite, à mon tour, prendre la parole, non pas dans une démarche de polémique, mais pour poser une question sur la place que notre pays souhaite  accorder à ses artistes et à ceux qui œuvrent, souvent dans des conditions extrêmement difficiles.

Je suis graphiste et réalisatrice. Mon travail se consacre à la valorisation de nos patrimoines diversifiés. Une mission qui participe à la préservation de notre mémoire collective. C’est important. Car un peuple qui perd le lien avec son identité,  risque de perdre progressivement les fondements mêmes de son authenticité. Malheureusement nous faisons un constat inquiétant.

À la télévision, les contenus qui éduquent nos enfants sont étrangers. Sur le terrain, les cheveux artificiels et les défrisants remplacent progressivement nos tresses traditionnelles, tout comme notre peau noire est inondée par une épidémie de blanchiment galopante, tandis que nos gabak sont totalement effacés par des produits manufacturés. Quant aux buttes Sao, réservoirs archéologiques de notre civilisation, elles sont profanées par les gros porteurs venant se ravitailler en sable, et la liste est interminable.

Dans un monde où les cultures se rencontrent, se confrontent et parfois s’effacent les unes au contact des autres, il est indispensable pour le Tchad de disposer d’un socle culturel solide et de raconter lui-même son histoire.

Aujourd’hui, la technologie constitue un formidable outil de transmission de cet héritage. Le cinéma d’animation, l’image, les arts numériques et les nouvelles technologies peuvent permettre au Tchad de faire connaître son histoire, ses traditions, ses imaginaires et ses patrimoines au-delà de ses frontières.

Mais derrière chaque œuvre se trouve un travail considérable. Pour réaliser mes films, je descends sur le terrain. Je me rends dans des zones parfois éloignées. Je recueille les témoignages de nos anciens. Je mène des recherches. Je consulte des documents et des collections dans différents musées. Je confronte les sources et tente de transformer cette matière historique, culturelle et anthropologique en une œuvre accessible aux générations présentes et futures.

Ce travail est long, exigeant et, surtout, il est réalisé dans un contexte où les artistes tchadiens disposent de très peu de moyens. Mais malgré ces difficultés, j’ai poursuivi mon travail de manière autodidacte. Mes efforts ont fini par être reconnus au-delà de nos frontières.

Mon film a reçu des distinctions et a été présenté dans de nombreux festivals, à travers le monde. Il a suscité l’intérêt de structures et d’acteurs culturels à l’étranger. Ces distinctions ne sont pas seulement les miennes. C’est une victoire pour mon pays. Elle démontre qu’un tchadien, même lorsqu’il travaille avec des moyens limités, peut porter notre histoire et notre identité au-delà de nos frontières.

C’est dans cet esprit que j’ai souhaité solliciter une audience auprès du Chef de l’État. Je souhaitais présenter mon prochain projet et évoquer la manière dont mon pays pourrait m’accompagner dans ce chemin difficile. J’ai adressé une demande d’audience à la Présidence qui n’a pas eu de suite. 

J’ai renouvelé ma démarche auprès de la Présidence et de la Primature. J’ai finalement été reçue par des représentants du secteur culturel à la Primature en octobre passé. Ils m’ont écoutée avec attention et m’ont indiqué qu’une réponse devait m’être apportée. À ce jour, je n’en ai malheureusement reçu aucune.

Pourtant, nous voyons défiler sur les écrans de nos télévisions des images illustrant nos compatriotes reçus au Palais rose : des figures du monde du divertissement, des lauréats religieux et des personnalités aux profils aussi variés que divers. Je respecte les parcours et les réussites de mes compatriotes mais cette situation m’amène légitimement à m’interroger :

Pourquoi privilégier les uns au détriment des autres ? Nos hautes autorités de la République sont-elles accessibles à tous, ou faut-il bénéficier de tuyaux et de contacts proches du pouvoir pour obtenir une audience ?

Monsieur le Président de la République,

Monsieur le Premier Ministre,

Lorsque nous sommes sélectionnés pour représenter notre pays ou lorsque nous remportons des prix, les promesses pleuvent, il y a de l’effervescence ! Tout bouillonne. On nous assure que notre parcours et notre engagement comptent, que nous représentons fièrement cette grande République. Et nous y croyons. Mais une fois l’événement passé, tout retombe. Le silence s’installe. Les promesses disparaissent. Comme si notre valeur ne durait que le temps des projecteurs.

Ce qui est indignant, c’est le silence auquel je me heurte de la part des institutions de mon propre pays. Pas une seule réponse. Alors qu’ailleurs, même lorsque les réponses sont négatives, ces institutions prennent au moins la peine de nous répondre et le font avec courtoisie. 

Lorsqu’un travail est réalisé avec des moyens dérisoires mais avec une bonne dose de sérieux, sans accompagnement institutionnel, mais qu’il parvient malgré tout à être reconnu à l’international, il me semble légitime que mon pays puisse également y porter attention.

C’est pourquoi je considère qu’il y a, dans cette situation, un sentiment de discrimination et d’injustice que je ne peux pas taire. La question est de savoir si, dans la représentation des réussites tchadiennes, les artistes, bénéficient de la même considération que les autres secteurs de la société.

Je souhaite donc interpeller respectueusement nos Hautes Autorités de ne pas laisser vos artistes travailler seuls jusqu’à ce que leur reconnaissance vienne exclusivement de l’étranger.

Le Tchad possède une richesse culturelle, historique et anthropologique immense. Mais cette richesse ne pourra devenir un véritable levier de rayonnement que si nous investissons dans celles et ceux qui la documentent, la créent, la transmettent et la font connaître.

Monsieur le Président de la République,

Monsieur le Premier Ministre,

Je reste convaincue que notre pays a besoin de ses artistes, de ses créateurs, de tous ceux qui travaillent à préserver notre mémoire. Je continuerai, pour ma part, à faire ce travail parce que je crois profondément que nos héritages culturels méritent d’être préservé et reconnus comme une richesse stratégique pour l’avenir du Tchad.

Ma démarche n’est donc pas celle d’une artiste qui réclame un privilège. C’est celle d’une citoyenne qui souhaite comprendre, dialoguer et voir son pays accorder à la culture et à ceux qui la portent la place qu’ils méritent.

Je forme le vœu que ce plaidoyer puisse contribuer à ouvrir un dialogue plus large sur la manière dont notre République reconnaît, accompagne et valorise celles et ceux qui œuvrent à son rayonnement culturel.

Respectueusement.

 

Salma Khalil

Une citoyenne engagée pour le rayonnement culturel du Tchad

Chevalier de l’ordre de mérite civique du Tchad

Mention du Jury Fespaco 2023

Prix du meilleur film FFAA 2024