N'Djamena, Tchad   art-creativie@artistetchadienne.org

Birka la première d’une série animalière de la littérature jeunesse tchadienne

Douze ans. Douze années de patience, de persévérance et de fidélité à un rêve d’enfance devenu combat d’artiste. C’est en 2014, à N’Djamena, que naît pour la première fois l’univers de Birka, sous les mains d’une jeune illustratrice passionnée : Salma Khalil.

À l’époque, les moyens sont modestes : quelques feuilles A4, des aquarelles et des pinceaux achetés au Grand Marché chez un quincaillier, et un ordinateur emprunté au travail pour saisir le texte. Le livre s’intitule alors Les aventures de Génissa. Il raconte l’histoire d’une petite génisse vivant sur les hauteurs montagneuses de sa région natale, un paysage poétique aux couleurs vibrantes. Curieuse et avide d’apprendre, Génissa aide sa mère aux tâches ménagères, tout en observant avec envie ses deux frères espiègles qui partent chaque matin à l’école. Une question la hante : pourquoi ne pourrait-elle pas, elle aussi, apprendre et découvrir le monde ? Mais ce premier manuscrit ne sera pas publié. Le projet sommeille. Pas le rêve.

Une artiste qui refuse d’abandonner

Douze ans plus tard, l’artiste a grandi, évolué, expérimenté. Elle maîtrise désormais aussi bien la tablette graphique que l’illustration traditionnelle. Pourtant, à l’heure où l’intelligence artificielle illustre des milliers d’ouvrages en quelques clics, Salma Khalil fait un choix fort : dessiner à la main.

Par amour du geste. Par respect pour son art. Par fidélité à son identité.

Chaque illustration de la série Les merveilleuses aventures de Birka est créée avec patience, passion et authenticité. Les images sont originales, vibrantes, habitées d’une magie née du travail manuel. Pour elle, le livre jeunesse n’est pas un produit, mais un héritage. Birka signifie dans sa langue maternelle, génisse. Face aux difficultés du secteur éditorial local, l’autrice choisit la voie exigeante de l’autoédition. Un choix courageux qui témoigne de sa détermination à ne plus laisser son rêve attendre.

Elle publie désormais sous le nom de Makaawa Aounala, son nom traditionnel, une manière d’assumer pleinement ses racines culturelles et son identité. Ce geste symbolique renforce le lien entre son œuvre et son héritage.

Avec cette série destinée aux 5-8 ans, elle marque une première au Tchad : jamais encore le pays n’avait connu une série jeunesse d’une telle ampleur mettant en scène des personnages animaliers récurrents. Une innovation majeure dans le paysage littéraire tchadien.

Transmettre les valeurs par la tradition orale

Originaire du Guéra, Salma Khalil s’inscrit dans une tradition où les animaux sont porteurs de sagesse et d’enseignements. Comme dans les contes transmis de génération en génération, les personnages animaliers de Birka permettent d’aborder avec douceur et poésie des valeurs fondamentales comme le respect, le partage, le vivre-ensemble, la solidarité, l’importance de l’éducation, etc.

À travers Birka et ses compagnons, les enfants découvrent des leçons de vie adaptées à leur âge, enracinées dans la culture locale mais ouvertes à l’universalité.

Un parcours littéraire déjà riche

Si la série Birka marque un tournant, l’autrice n’en est pas à son premier ouvrage. Elle a déjà publié Afaf et l’œuf doré chez JRS.

Elle est également auteure d’un recueil de poèmes publié en 2004 à Paris chez Le Manuscrit, ainsi que de plusieurs nouvelles publiées dans un recueil collectif avec le Centre d’Apprentissage de Langue Française au Tchad.

Son travail a également traversé les frontières : un de ses poèmes figure dans Relations: An Anthology of African and Diaspora Voices, dirigé par Nana Ekua Brew-Hammond, romancière et poète américano-ghanéenne reconnue pour ses contributions à des médias internationaux.

Un rêve, une persévérance

Les merveilleuses aventures de Birka ne sont pas seulement une série de livres pour enfants. Elles sont le symbole d’une persévérance. Celui d’une artiste tchadienne qui, malgré les obstacles matériels, structurels et financiers, n’a jamais renoncé à créer.

Dans un monde où tout va vite, où l’image peut être générée en quelques secondes, Makaawa Aounala choisit le temps long, le trait patient, l’encre sincère. Elle offre aux enfants des histoires qui leur ressemblent, portées par des personnages animaliers ancrés dans leur imaginaire culturel.

Douze ans après ses premières aquarelles sur papier A4, le rêve n’a pas seulement survécu : il s’est transformé en une œuvre pionnière pour la littérature jeunesse au Tchad.

Et ce n’est que le début de l’aventure.